Mostaganem révélée : mystères et trésors du Dahra

Tu pensais connaître Mostaganem pour sa corniche et ses plages dorées ? Cette perle de l’ouest algérien cache bien plus que ses airs de station balnéaire. Derrière ses façades ottomanes et ses ruelles qui serpentent vers la mer se dissimule l’une des capitales spirituelles les plus fascinantes d’Algérie. Mostaganem, c’est le cœur battant du Dahra, cette région mystique où se mélangent depuis des siècles les héritages berbères, andalous et soufis.

Ici, chaque pierre raconte une légende. Chaque quartier garde jalousement ses secrets. Et chaque habitant porte en lui cette fierté particulière des Mostaganémois : celle d’appartenir à une ville bénie, protégée par ses saints gardiens et illuminée par la sagesse de ses maîtres spirituels. Prépare-toi à découvrir le vrai visage de Mostaganem, celui que seuls les initiés connaissent vraiment.

Zaouïa al-Alaouia de Mostaganem – El- Moudjahid du 29-03-2025 – Y. H.

La zaouïa des sept gardiens légendaires

Selon la tradition orale mostaganémoise, la ville vit sous la protection bienveillante de sept saints gardiens qui veillent sur elle depuis des siècles. Ces walis mystiques forment un bouclier spirituel invisible autour de la cité : trois gardiens de la mer et quatre gardiens de la terre. Sidi El Mejdoub au nord, Sidi Maazouz au port et Sidi Kharchouch au sud protègent les rivages. Sidi Lakhdar surveille le Dahra, Sidi Bendhiba guide les Medjahers, Sidi Belkacem garde Guebala et Sidi Said règne en saint patron de toute la ville.

Cette géographie sacrée explique pourquoi les entrepreneurs coloniaux qui tentèrent jadis d’édifier des immeubles entre certains mausolées virent leurs constructions s’écrouler mystérieusement. Les anciens racontent encore que l’espace entre les tombeaux des saints doit rester libre pour qu’ils puissent « se voir » et communiquer spirituellement. Ces croyances, loin d’être de simples superstitions, révèlent l’attachement profond des Mostaganémois à cette dimension mystique qui imprègne leur quotidien.

Au cœur de cette géographie spirituelle se dresse la zaouïa d’Ahmad Al-Alawi, figure majeure du soufisme mondial. Ce maître exceptionnel, né en 1869 dans les quartiers populaires de Mostaganem, a su harmoniser tradition et modernité pour donner une nouvelle dynamique à l’enseignement mystique de l’islam. Sa confrérie rayonne aujourd’hui de Paris à Jakarta, faisant de Mostaganem un lieu de pèlerinage discret mais constant pour les chercheurs de vérité du monde entier.

Chaque vendredi, la zaouïa s’anime d’un cérémonial millénaire où l’encens se mêle aux parfums de thé à la menthe et de gâteaux au miel. Les fuqara, littéralement les « pauvres en Dieu », vêtus de leurs tuniques blanches immaculées, répètent inlassablement leurs invocations sacrées. Cette atmosphère de recueillement intense transporte les participants dans un état de grâce où le temps semble suspendu entre ciel et terre.

Tijdit et l’héritage des meddahs

Le quartier de Tijdit constitue le noyau ancien de Mostaganem, témoin silencieux de plus de huit siècles d’histoire. Son nom, qui signifie « sablière » en berbère, rappelle les origines ancestrales de ce faubourg établi sur la rive droite de l’oued Aïn-Sefra. Ses fondations remontent aux influences almoravides, enrichies ensuite par les apports de chaque époque successive. C’est ici que repose Sidi Maâzouz al-Bahri, mystique berbère du XIIe siècle dont le mausolée attire encore les pèlerins en quête de bénédictions.

Dans les ruelles étroites de Tijdit résonnaient autrefois les voix des meddahs, ces conteurs traditionnels qui perpétuaient la mémoire orale de la ville. Sur la « tahtaha », cette place de terre battue près du marché, ils se rassemblaient pour narrer les mystères qui constituent l’âme collective mostaganémoise. Leurs récits captivants tissaient les liens entre passé et présent, entre légende et réalité, nourrissant l’imaginaire populaire de générations entières.

Ces gardiens de la tradition racontaient l’amitié éternelle de Sidi Abdellah et Sidi Said, l’histoire des portes mystérieuses de l’ancienne medina – Bab Maaskar, Bab El Bhar, Bab Medjahers, Bab El Arsa et Bab El Djrad – et les mystères des « quarante-quatre saints » qui ont donné leur nom aux fameux « Rabâa ou rabiine chechias » de la région. Leur art oratoire transformait les faits historiques en épopées grandioses où se mêlaient merveilleux et quotidien, créant cette frontière subtile entre mémoire collective et légende populaire qui fait tout le charme des traditions orales mostaganémoises.

Tijdit aujourd’hui

Aujourd’hui, Tijdit conserve dans son architecture cette harmonie unique entre influences berbères, arabes et ottomanes. Ses maisons traditionnelles à patio racontent, pierre après pierre, l’histoire d’une cité qui a su préserver son authenticité à travers les siècles. Chaque demeure constitue un livre d’histoire à ciel ouvert, révélant les secrets d’un mode de vie révolu mais toujours présent dans la mémoire des lieux.

L’oued Aïn-Sefra, qui traverse le cœur historique, divise symboliquement Mostaganem entre modernité et tradition. Cette rivière de six kilomètres porte dans ses eaux la mémoire de la terrible inondation de 1927 qui « mutila Souiqa la basse, féerique et lumineuse », transformant à jamais le visage de la ville. Les anciens évoquent encore avec émotion cette catastrophe qui marqua un tournant dans l’urbanisme mostaganémois.

L’esprit ottoman et les traditions vivantes

L’héritage ottoman de Mostaganem se révèle dans mille détails que seuls les connaisseurs savent décrypter. Parmi les trésors culinaires méconnus figure la Branja, cette recette d’origine ottomane jalousement gardée par certaines familles dépositaires de cette tradition. Ce plat aux influences balkaniques, dont l’élaboration demeure un art transmis de génération en génération, témoigne des échanges culturels complexes qui ont enrichi la gastronomie mostaganémoise au fil des siècles.

Le Bordj El-Turcs, construit au XVIe siècle sur les hauteurs de Tijdit, témoigne de l’importance stratégique que les Ottomans accordaient à cette cité portuaire. Ses murs épais ont vu défiler les janissaires, les beys et les dignitaires de la Sublime Porte qui firent de Mostaganem un avant-poste de l’Empire en Méditerranée occidentale.

Cette influence se perpétue dans la musique traditionnelle mostaganémoise, notamment à travers la zorna, cet instrument d’origine militaire turque qui accompagne encore aujourd’hui mariages, baptêmes et fêtes familiales. Ses mélodies envoûtantes, héritées des fanfares ottomanes, créent cette ambiance si particulière des célébrations locales où résonnent les échos d’un passé glorieux.

Mazagran et les mariages traditionnels

À Mazagran, ancienne cité fortifiée de Mostaganem, se perpétue l’une des traditions les plus touchantes de la région. Selon une coutume respectée par de nombreuses familles mostaganémoises, les futures mariées visitent le mausolée de Sidi Belkacem avant leur nuit de noces pour recevoir sa bénédiction. Cette pratique, transmise de mère en fille dans certains foyers depuis des générations, témoigne de l’attachement profond de nombreuses familles locales à leurs saints protecteurs. Quand cette tradition est observée, le cortège nuptial remonte la colline de Mazagran dans un défilé coloré où se mêlent prières et youyous, bénédictions et espoir d’un bonheur durable.

L’artisanat traditionnel révèle lui aussi cet héritage cosmopolite. Dans les ateliers familiaux se transmettent encore les techniques de dinanderie héritées des maîtres ottomans, l’art de la broderie au fil d’or pratiqué selon les canons andalous, et la fabrication des fameux babouches en cuir souple qui firent la réputation des cordonniers mostaganémois jusqu’en Orient. Ces savoir-faire ancestraux, menacés par la modernité, constituent la mémoire tactile d’une ville qui refuse d’oublier ses racines.

Le dialecte mostaganémois lui-même porte les traces de cette histoire plurielle. Les habitants « attisent avec plein de nostalgie » cette langue métissée où se mélangent les sonorités espagnoles, grecques, turques et françaises. Cette richesse linguistique crée un accent si particulier que même les Algériens d’autres régions le reconnaissent immédiatement, témoignage vivant des différentes civilisations qui se sont succédées sur cette terre bénie.

Sidi Belkacem – Mazagran – Mostaganem – كمال صلاي, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Explorer Mostaganem comme un vrai Mostaganémois

Pour découvrir l’âme véritable de Mostaganem, il faut adopter le rythme paisible de ses habitants et leur respect instinctif du sacré. Commence ta journée au lever du soleil sur la corniche, quand les pêcheurs remontent leurs filets chargés des trésors de la Méditerranée. C’est à cette heure magique que la ville révèle sa beauté authentique, baignée dans cette lumière dorée qui a inspiré tant de poètes.

Dirige-toi ensuite vers Tijdit à pied, en empruntant les ruelles qui serpentent depuis le port. Chaque pas te rapproche de l’histoire millénaire de la cité. Arrête-toi devant les anciennes demeures ottomanes, observe leurs patios secrets entrevus par les portes entrebâillées, écoute les conversations en dialecte local qui résonnent aux fenêtres. Cette déambulation lente te permettra de saisir l’harmonie subtile entre architecture et mode de vie traditionnel.

La visite de la zaouïa d’Al-Alawi demande une approche respectueuse et discrète. Renseigne-toi sur les horaires d’ouverture et les règles de bienséance à observer. Si tu as la chance d’assister à une séance de dhikr, laisse-toi porter par cette expérience spirituelle unique sans chercher à tout comprendre rationnellement. Le soufisme se vit avant de se penser, et Mostaganem offre cette possibilité rare de toucher du doigt cette dimension mystique de l’islam.

Pour savourer la gastronomie locale, évite les restaurants touristiques et privilégie les gargotes familiales de Tijdit où les grand-mères préparent encore selon les recettes ancestrales. Goûte au couscous mostaganémois avec ses épices particulières, découvre les boulettes parfumées à la menthe fraîche qui en font la spécificité. Mais garde l’appétit pour les futures révélations culinaires que nous te dévoilerons bientôt sur les trésors ottomans cachés de la cuisine locale.

Prendre le temps d’explorer

L’exploration de Mostaganem gagne à s’étaler sur plusieurs jours pour en saisir toutes les nuances. Consacre une journée entière à Mazagran et ses alentours, une autre aux quartiers ottomans du centre-ville, une troisième aux sites spirituels et à leurs légendes. Cette approche progressive te permettra d’appréhender la complexité fascinante d’une cité qui ne livre ses secrets qu’aux visiteurs patients et respectueux.

N’hésite pas à engager la conversation avec les anciens que tu croiseras sur les places publiques. Leurs récits constituent la véritable encyclopédie vivante de Mostaganem. Ils te parleront des mystères que nous n’avons fait qu’effleurer aujourd’hui : les histoires extraordinaires des sept gardiens protecteurs, les traditions culinaires oubliées qui résistent encore dans quelques foyers privilégiés, les légendes ancestrales qui continuent de nourrir l’imaginaire collectif de cette cité millénaire.

Mostaganem se mérite. Elle ne se dévoile qu’à ceux qui savent regarder au-delà des apparences, écouter au-delà des mots, ressentir au-delà du visible. Cette ville-palimpseste, où se superposent harmonieusement les héritages de toutes les civilisations qui l’ont façonnée, offre à ses visiteurs attentifs une leçon de sagesse et de beauté que peu de cités au monde peuvent égaler.

Car Mostaganem, c’est bien plus qu’une destination : c’est un état d’esprit, une manière particulière d’être algérien tout en restant profondément méditerranéen, de se montrer résolument moderne tout en chérissant passionnément ses racines les plus anciennes. La Coquette du Dahra garde précieusement ses mystères, mais elle les partage généreusement avec tous ceux qui savent les mériter.

À suivre …

Dans nos prochaines explorations, nous te dévoilerons les recettes secrètes qui font la fierté des cuisines mostaganémoises, nous te raconterons en détail les légendes fabuleuses des sept gardiens protecteurs, et nous t’emmènerons sur les traces des meddahs pour redécouvrir l’art oublié du conte traditionnel. Car l’âme de Mostaganem est inépuisable, et chaque visite révèle de nouveaux trésors à ceux qui savent chercher au-delà des évidences.

Que cette première plongée dans l’authentique Mostaganem t’ait donné envie de découvrir ses cousines de l’ouest algérien. Oran la raï et Tlemcen l’andalouse t’attendent elles aussi avec leurs propres mystères et leurs trésors cachés. Car l’Algérie authentique ne se limite jamais à une seule ville, mais se révèle dans la diversité fascinante de ses perles urbaines, chacune unique, chacune magnifique, chacune porteuse d’une part de l’âme collective de ce pays extraordinaire.

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