Oran : secrets extraordinaires des gardiens de Sidi El Houari

Oran – June 02, 2017: The Opera building of Oran, Algeria

Les mystérieux gardiens de pierre d’Oran

Face à la mairie d’Oran, deux lions de pierre montent la garde depuis des décennies. En effet, ces statues majestueuses semblent veiller sur la ville. Leur fierté ancestrale intrigue autant qu’elle fascine. Mais pourquoi ces gardiens trônent-ils au cœur de cette cité méditerranéenne ? Derrière leur silence se cache une histoire extraordinaire de l’Algérie. Celle-ci mêle légendes andalouses et réalité naturelle disparue.

Car Oran porte en elle une mémoire que peu soupçonnent. Son nom arabe « Wahran » signifie littéralement « les deux lions ». Par ailleurs, cette ville radieuse fut jadis le territoire de créatures mythiques. Il s’agit des lions de l’Atlas, derniers grands prédateurs du Maghreb. Ainsi, entre histoire millénaire et spiritualité vivante, découvrons les secrets de ces gardiens silencieux.

Le mystère des gardiens de pierre

Tout d’abord, découvrir Oran frappe par sa solennité. L’imposante place devant la mairie attire immédiatement l’attention. Au centre, deux lions sculptés dominent le va-et-vient quotidien. Ces statues ne sont pas de simples ornements décoratifs. En réalité, elles incarnent l’âme même d’Oran. De plus, elles racontent une histoire oubliée par certains habitants.

L’énigme du nom « Wahran »

Effectivement, le mystère commence avec l’étymologie du nom. Oran, en arabe « Wahran », constitue la forme duelle du mot « wahr ». Ce dernier signifie lion. Ainsi, le nom de cette cité se traduit par « les deux lions ». Des marins andalous l’ont fondée en 902. Cette révélation suscite une question fascinante. Pourquoi une ville côtière porte-t-elle le nom de ces félins ?

La mairie d’Oran – Boumlik Messaïli, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

La montagne des rois oubliés

La réponse se trouve dans la géographie régionale. À quelques kilomètres d’Oran s’élève une montagne de 587 mètres. Officiellement, elle s’appelle Djebel Murdjadjo. Cependant, les habitants la surnomment « la montagne des Lions ». Cette appellation témoigne d’une époque révolue. Ces sommets abritaient effectivement une faune disparue.

Par ailleurs, les archives françaises du XIXe siècle relatent plusieurs chasses aux lions. Ces témoignages sont corroborés par des récits espagnols antérieurs. Ils attestent d’une présence réelle de ces prédateurs. Les derniers lions sauvages furent observés jusqu’aux années 1840. Certains témoignages font même état d’épisodes jusqu’en 1939.

En conséquence, cette réalité donne une dimension nouvelle aux statues. Ces lions de pierre ne sont pas seulement des symboles. Ils sont les gardiens de la mémoire d’un écosystème disparu. En effet, ils témoignent d’une époque où Oran méritait son nom de « ville des deux lions ».

La légende andalouse de Djaffar

Au-delà de la réalité zoologique, l’histoire d’Oran s’enrichit d’une légende fondatrice saisissante. Celle-ci nous transporte au cœur de l’Al-Andalus du Xe siècle. Par ailleurs, cette histoire éclaire la naissance symbolique de la cité. La tradition orale l’a transmise de génération en génération.

Le fils rebelle du vizir de Cordoue

Vers l’an 900, à Cordoue vivait un jeune homme nommé Djaffar. Son père était le puissant vizir de la ville. Ce dernier menait ses fils d’une main de fer. Il leur interdisait tous les plaisirs de la cité. Cependant, Djaffar supportait mal cette autorité tyrannique.

Le jeune homme aimait éperdument une femme prénommée Nardjess. Malheureusement, son père avait décidé de le marier à une autre. Cette union forcée représentait l’humiliation suprême pour Djaffar. En conséquence, elle anéantissait ses rêves d’amour véritable. Rongé par le désespoir, il prit une décision radicale. Il choisit de fuir Cordoue la nuit précédant ses noces.

La fuite vers l’inconnu

Après avoir échappé aux hommes de son père, Djaffar embarqua clandestinement. Le navire partait pour l’Égypte. Mais le destin en décida autrement. Une violente tempête s’abattit sur l’embarcation. Dans la tourmente, le jeune fugitif eut une vision extraordinaire. Deux lionceaux dorés lui apparurent en songe. Ils l’invitaient à les suivre vers une terre nouvelle.

La promesse accomplie

Le navire fit naufrage sur une plage magnifique du littoral maghrébin. Une baie protégée dominée par des montagnes rougeâtres l’accueillit. Djaffar fut le seul survivant du sinistre. Loin de désespérer, il reconnut le lieu de sa vision. Cette plage lui sembla être l’endroit béni de son rêve. Il la baptisa « plage des Andalous ».

Selon la tradition, Djaffar s’établit sur cette côte. Il participa à la fondation d’un établissement. Celui-ci deviendra plus tard Oran. En souvenir de sa vision, il donna le nom de « Wahran » à ce lieu. Cette légende, bien qu’empreinte de merveilleux, trouve un écho dans l’histoire réelle. En effet, les chroniques attestent que des marins andalous fondèrent Oran en 902.

Il convient de distinguer cette légende de Djaffar d’une autre tradition locale. Celle-ci évoque Sidi Maakoud Al Mahaji, ancien chasseur de lions qui aurait également contribué à nommer la ville. Cette figure historique distincte aurait apprivoisé deux lions, ajoutant une autre dimension à l’origine du nom « Wahran ».

En définitive, ces récits illustrent comment l’exil andalou se transforma en renaissance. Djaffar incarne tous ces réfugiés d’Al-Andalus. Ils trouvèrent sur la côte algérienne une terre d’accueil. Ainsi, ils purent réinventer leur destin.

Quand les rois de l’Atlas régnaient sur Oran

Si la légende de Djaffar nous enchante par sa poésie, la réalité scientifique demeure fascinante. Les lions de l’Atlas étaient une sous-espèce remarquable. Aujourd’hui éteints à l’état sauvage, ils constituaient les rois des écosystèmes montagneux du Maghreb.

Les caractéristiques des rois de l’Atlas

Ces créatures magnifiques impressionnaient par leur taille. Les mâles pouvaient atteindre 2,5 mètres de long. Leur poids atteignait jusqu’à 300 kilogrammes. Plus imposants que leurs cousins d’Afrique subsaharienne, ils régnaient sur les montagnes. Leur territoire s’étendait du Maroc à la Tunisie. Les montagnes algériennes constituaient leur habitat privilégié. Notamment, les hauteurs qui dominent Oran expliquent l’appellation « montagne des Lions ».

Les chroniques de chasse espagnoles

Les chroniques espagnoles de l’occupation d’Oran relatent de nombreuses chasses. Cette période s’étend de 1509 à 1792. Les garnisons du fort de Santa Cruz organisaient ces expéditions. Elles étaient nécessaires pour la sécurité des soldats. Par ailleurs, elles symbolisaient la domination sur la nature sauvage. Les archives militaires documentent minutieusement ces chasses.

De plus, les conquistadors considéraient cette chasse comme un rite de passage. Elle démontrait leur bravoure. Ces récits évoquent les traditions chevaleresques de l’époque. Ainsi, tuer un lion de l’Atlas représentait un exploit digne des héros.

L’extermination systématique française

Avec l’arrivée des Français au XIXe siècle, la pression s’intensifia. Les colons possédaient des fusils modernes. De plus, le gouvernement offrait des primes. Par conséquent, ils menèrent une guerre d’extermination. Ces prédateurs menaçaient l’élevage et l’agriculture selon eux. Les derniers spécimens furent traqués méthodiquement. Leurs refuges montagneux ne les protégèrent plus.

Le naturaliste français Paul Gervais observa ces lions en 1847. Il décrivit leurs caractéristiques uniques avec précision. Leur crinière était particulièrement fournie. Elle tirait sur le blond doré, parfois le noir. Cette adaptation aux climats montagnards leur conférait une robustesse exceptionnelle. Leur endurance était également remarquable.

La fin d’une époque millénaire

Contrairement aux idées reçues, les lions de l’Atlas survécurent bien plus longtemps qu’imaginé. Les recherches récentes révèlent que le dernier témoignage fiable remonte à 1956 dans la région de Sétif. Les études scientifiques situent leur extinction probable dans les années 1950-1960. Certains spécialistes évoquent même l’année 1965. Cette persistance tardive bouleverse les thèses anciennes qui situaient l’extinction vers 1930.

En conclusion, cette extinction représente bien plus qu’une perte de biodiversité. Elle marque la disparition d’un élément fondamental de l’identité oranaise. Les lions incarnaient la puissance, la noblesse et la fierté. Ces qualités caractérisent encore aujourd’hui l’esprit de cette ville. Leur disparition physique a renforcé leur dimension symbolique et spirituelle.

Sidi El Houari et le lion mystique

L’héritage des lions transcende le domaine naturel. Il s’épanouit dans la dimension spirituelle de la ville. Cette transition du réel vers le sacré s’incarne dans Sidi El Houari. Ce saint patron d’Oran lie intimement son histoire à celle des lions.

Le saint érudit de la tribu des Houaras

Ben-Amar El Houari naquit vers 1350 dans le village de Sour, à vingt kilomètres à l’est de Mostaganem. Il appartenait à la tribu berbère des Houaras. Dès l’âge de dix ans, il maîtrisait le Coran par cœur. Cet érudit exceptionnel étudia à Béjaïa puis enseigna à Fès. Par la suite, il effectua le pèlerinage à La Mecque. Finalement, il choisit Oran comme terre d’élection. Ce choix n’était pas fortuit. Il reconnaissait dans cette cité un lieu béni.

La vision du lion protecteur

La légende la plus saisissante relate l’apparition d’un lion sur sa tombe. Cela se déroula peu après sa mort en 1439. Les témoins affirmèrent avoir vu ce fauve majestueux. Il montait la garde près du mausolée. Loin d’effrayer les fidèles, cette vision fut interprétée positivement. Elle signifiait la bénédiction divine. De plus, elle symbolisait la protection surnaturelle du lieu saint.

Sid El Houari – Zakaria kheddam, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Cette apparition s’inscrit dans une tradition soufie ancienne. Celle-ci associe certains saints à des animaux symboliques. Dans le cas de Sidi El Houari, le lion représente plusieurs valeurs. Il symbolise la force spirituelle, la justice divine et la protection. Cette symbolique résonne profondément à Oran. En effet, la présence réelle des lions donnait une crédibilité à ces manifestations.

De la malédiction à la bénédiction

L’histoire de Sidi El Houari comporte un épisode dramatique. Le saint homme entra en conflit avec certains habitants. Il les accusait de s’être détournés de la foi véritable. Dans sa colère, il aurait appelé la malédiction divine sur la ville. Les Espagnols s’emparèrent d’Oran en 1509. Cet événement fut interprété comme l’accomplissement de la prophétie.

Cependant, le paradoxe réside dans la conclusion. Celui qui avait maudit la ville en devint le protecteur. Avec le temps, les Oranais reconnurent en lui un guide spirituel. Sa colère passagère cachait un amour profond pour sa cité. Ils érigèrent son mausolée au cœur du quartier. Celui-ci porte désormais son nom. Ainsi, ils en firent le saint patron de la ville.

Aujourd’hui encore, le mausolée constitue un lieu de pèlerinage majeur. Des familles entières s’y rendent quotidiennement. Elles viennent parfois de très loin. Elles demandent la protection du saint et la bénédiction du lion mystique. Cette dévotion maintient vivante la connexion spirituelle. Elle unit la ville à ses lions légendaires.

L’héritage vivant des lions d’Oran

Six siècles après la mort de Sidi El Houari, l’héritage des lions continue d’irriguer l’identité oranaise. Plus d’un siècle après la disparition du dernier lion de l’Atlas, cette mémoire reste vivante. Loin d’être une simple curiosité historique, elle s’exprime à travers la vie culturelle de la ville.

La persistance dans le langage quotidien

Les statues qui gardent la mairie ne constituent que la manifestation visible de cette permanence. Dans le langage quotidien des Oranais, les références aux lions abondent. On parle de « courage de lion » pour qualifier la bravoure. De même, la « fierté leonine » évoque la dignité. L’expression « fort comme les lions de la montagne » demeure un compliment suprême.

Cette persistance s’observe également dans l’architecture contemporaine. De nombreux édifices arborent des motifs inspirés des lions. Par ailleurs, plusieurs rues portent des noms qui évoquent cet héritage. Le stade municipal arbore fièrement des lions stylisés dans son blason officiel.

L’éducation des nouvelles générations

Les nouvelles générations redécouvrent cette dimension de leur patrimoine. Les écoles développent des initiatives pédagogiques spéciales. Les centres culturels participent également à cette sensibilisation. Des programmes éducatifs initient les enfants à l’histoire naturelle de leur région. Ils expliquent comment leur ville fut jadis le royaume des lions. Ces actions maintiennent vivante une conscience patrimoniale essentielle.

Le développement touristique authentique

L’industrie touristique naissante valorise cet héritage unique. Des circuits thématiques proposent « Oran sur les traces des lions ». Ils mènent des statues de la mairie au mausolée de Sidi El Houari. Ensuite, ils passent par les hauteurs de la montagne des Lions. Ces itinéraires font revivre l’épopée extraordinaire. Celle-ci unit légende andalouse, réalité naturelle et spiritualité soufie.

Symbole de résistance et d’identité

Plus profondément, les lions incarnent une certaine idée de la résistance. Ils représentent la permanence face aux mutations du monde moderne. Dans une époque d’uniformisation culturelle, ils symbolisent l’ancrage identitaire. De plus, ils expriment la fierté d’appartenir à une histoire exceptionnelle. Les autres régions d’Algérie possèdent leurs propres symboles. Peu peuvent se targuer d’une mythologie aussi riche.

Cette dimension trouve sa plus belle expression dans les manifestations culturelles. Les festivals de musique font systématiquement référence à l’héritage des lions. Que ce soit dans leurs affiches, leurs chansons ou leurs chorégraphies. Les artistes locaux perpétuent ainsi la mémoire vivante de ces gardiens légendaires.

En contemplant les statues silencieuses de la mairie, le visiteur comprend leur véritable nature. Il ne s’agit pas de simples ornements décoratifs. Ce sont de véritables gardiens de la mémoire collective. Ces lions portent toute l’âme d’une ville extraordinaire. Ils incarnent la poésie de la légende andalouse de Djaffar. Ils évoquent la grandeur disparue des rois de l’Atlas. Par ailleurs, ils rappellent la spiritualité mystique de Sidi El Houari. Enfin, ils symbolisent la fierté contemporaine d’un peuple fidèle à ses racines.

Ainsi, les lions d’Oran demeurent éternellement présents. Non plus dans la réalité physique des montagnes environnantes. Mais dans l’esprit et le cœur de tous ceux qui font vivre cette cité radieuse. Ils incarnent la preuve vivante qu’entre légende et réalité existe un espace sacré. C’est là que se forge l’identité authentique des peuples.

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