La ville qui a refusé de choisir entre le rocher et le vide. Assieds-toi, je te raconte.

Le rocher coupé en deux
Imagine un rocher. Un seul bloc de calcaire, haut de six cents mètres, et une rivière qui l’a fendu en deux comme on fend une bûche. La rivière s’appelle le Rhumel. La fente, ce sont les gorges. Et sur le rocher, on a construit une ville, parce qu’un endroit pareil, personne ne pouvait le prendre.
Elle s’appelait Cirta. C’était la capitale de Massinissa, le roi numide qui a tenu tête à Carthage et à Rome, et dont le tombeau est encore là, à El Khroub, à quinze minutes. Puis un empereur romain lui a donné son nom, Constantin, en 313. Elle l’a gardé. Les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans, les Français sont passés. Le rocher est resté.
Les ponts, ou l’art de ne pas tomber
Quand la ville est fendue en deux, il faut des ponts. Constantine en a huit. Le plus vieux, El Kantara, a des fondations romaines. Le plus beau, Sidi Rached, aligne ses vingt-sept arches de pierre au-dessus du vide depuis 1912. Le plus vertigineux, Sidi M’Cid, est suspendu à cent soixante-quinze mètres au-dessus de la rivière, et si tu as le cœur solide, tu le traverses à pied en regardant en bas. Le plus récent, Salah Bey, tient sur des câbles depuis 2014 et a changé la silhouette de la ville.
Il y a aussi la passerelle Mellah Slimane, pour les piétons, qui se balance un peu sous tes pas. Les gens d’ici la traversent tous les jours sans y penser. Toi, la première fois, tu penseras.
Le malouf, la musique qui vient de Grenade
Quand les Andalous ont été chassés d’Espagne, certains sont venus jusqu’ici, et ils ont apporté leur musique. Elle s’appelle le malouf, et Constantine en est la capitale. C’est une musique savante et lente, avec des poèmes qui ont sept cents ans, et un rossignol l’a portée au monde entier : Mohamed Tahar Fergani, mort en 2016, dont la voix montait plus haut que les ponts.
Le malouf, tu l’entendras aux mariages, dans les cafés de la vieille ville, et pendant le festival qui lui est consacré. Si tu ne connais pas, commence par Fergani. Tu comprendras pourquoi les Constantinois ne parlent jamais de leur ville sans parler de musique.
Salah Bey et le palais d’Ahmed
Deux beys ont laissé leur nom sur la ville. Salah Bey, à la fin du dix-huitième siècle, a bâti des mosquées, des écoles, des ponts. Le peuple l’aimait. Il a été étranglé sur ordre du dey d’Alger, et une chanson, Galou Larab Galou, raconte encore sa mort. Chaque Constantinoise la connaît.
Ahmed Bey, le dernier, a fait construire un palais avec des jardins intérieurs, des colonnes de marbre d’Italie et des murs peints qui racontent ses voyages jusqu’à La Mecque. Le palais est toujours là, en plein centre. Entre. Regarde les peintures murales. C’est un homme qui savait qu’il allait perdre sa ville et qui a voulu laisser quelque chose de beau.
La Souika et le parfum de jasmin
Le vieux quartier s’appelle la Souika. Des ruelles en pente, des maisons qui se tiennent l’une à l’autre pour ne pas glisser, des escaliers qui finissent dans le ciel. Beaucoup de maisons sont fatiguées. Mais marche le matin, quand les boutiques ouvrent, et tu sentiras le pain, le café, et un parfum que tu ne trouveras nulle part ailleurs : le jasmin et le musc que les femmes d’ici portent depuis toujours.
Le soir, mange une chakhchoukha, ce plat de galette émiettée et de sauce rouge qu’on fait ici mieux que partout, ou une trida aux pois chiches. Et si on t’offre une gandoura brodée de fil d’or, le costume constantinois, accepte : c’est un honneur, et un travail de plusieurs mois.
Ce qu’il faut faire au moins une fois
Monter à la mosquée Emir Abdelkader, l’une des plus grandes d’Afrique, pour la lumière du soir sur ses minarets. Descendre dans les gorges par le chemin des touristes, sous les ponts, là où on entend la rivière et plus rien de la ville. Prendre le téléphérique pour voir Constantine comme les oiseaux la voient. Et aller à Tiddis, à trente kilomètres, une ville romaine accrochée à une pente rouge que presque personne ne visite.
Constantine ne ressemble à aucune autre ville d’Algérie. Elle ne ressemble à aucune autre ville tout court. Quand tu repartiras, tu auras le vertige encore quelques jours.
Pour voir avant d’y aller
Constantine, la plus belle ville d’Algérie? Un voyageur pose la question, décembre 2023.
La cité antique des ponts suspendus, vue par Euronews, juillet 2022.
Constantine vue du ciel : un Algérien de France s’adresse à son frère resté au pays. Extrait du documentaire L’Algérie vue du ciel, janvier 2024.
Pour aller plus loin
Cinq endroits que même les Constantinois oublient : Secrets de Constantine, cinq perles méconnues. Et depuis Constantine, Batna et les Aurès sont à une heure et demie, Sétif à une heure et demie de l’autre côté.
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