La Coquette du Dahra. Une ville qui regarde la mer et qui garde ses saints. Assieds-toi, je te raconte.

Sept gardiens et pas un de plus
Chez nous, on dit que Mostaganem est gardée. Pas par des murailles, on en a eu et elles sont tombées. Par sept saints. Trois du côté de la mer, quatre du côté de la terre. Sidi El Mejdoub au nord, Sidi Maazouz au port, Sidi Kharchouch au sud. Et dans les terres, Sidi Lakhdar qui veille sur le Dahra, Sidi Bendhiba, Sidi Belkacem, et Sidi Saïd, le patron de tout le monde.
Sidi Lakhdar, il faut que tu saches qui c’est. Lakhdar Benkhlouf, au seizième siècle, était un soldat et un poète. Il s’est battu contre les Espagnols, et il a chanté cette victoire dans un long poème, la Qassat Mazagran, que les vieux savent encore par cœur. Son tombeau est à cinquante kilomètres d’ici, et chaque année, la waada réunit autour de lui les Aïssawa et des milliers de gens.
Les anciens te diront qu’il ne faut rien construire entre deux mausolées, parce que les saints doivent pouvoir se voir. Ils te raconteront les immeubles que des entrepreneurs ont voulu élever au mauvais endroit, à l’époque coloniale, et qui se sont écroulés sans qu’on comprenne pourquoi. Tu peux y croire ou pas. Ici, on ne construit pas entre les tombeaux, et c’est tout.
Tijdit, là où la ville a commencé
Le vieux quartier s’appelle Tijdit. Le nom est berbère, il veut dire la sablière, et il est plus vieux que tout ce que tu verras autour. C’est là que Sidi Maazouz al-Bahri est enterré, un mystique du douzième siècle que les gens viennent encore saluer. C’est là aussi que les meddahs, les conteurs, se tenaient autrefois sur la tahtaha, la place de terre battue près du marché, pour raconter les histoires de la ville à ceux qui n’avaient pas de livres.
Ils racontaient l’amitié de Sidi Abdellah et Sidi Saïd. Ils racontaient les cinq portes de l’ancienne médina, Bab Maaskar, Bab El Bhar, Bab Medjahers, Bab El Arsa, Bab El Djrad. Et ils racontaient les quarante-quatre saints de la région, ceux qui ont donné leur nom aux chéchias qu’on porte encore aux mariages. Les meddahs ne sont plus là. Les histoires, oui.

Ce que les Turcs ont laissé
Les Ottomans ont tenu Mostaganem pendant trois siècles et ils y ont laissé plus qu’un fort. Ils ont laissé la zorna, cette flûte militaire qui hurle encore dans les cortèges de mariage, et si tu l’entends un soir d’été dans une ruelle, tu sauras qu’une famille marie sa fille. Ils ont laissé Dar El Mufti et Dar Hamid El Abd, des maisons de beys avec leurs patios. Et dans quelques familles, ils ont laissé la branja, un plat dont personne ne donne la recette, qu’on prépare pour les grandes occasions et qu’on ne sert pas aux inconnus.
Il y a aussi les kwaret. Ce sont de petites billes de semoule, entre le couscous et la rechta, roulées à la main et cuites trois fois à la vapeur. On les sert avec de la viande hachée et des œufs durs râpés. Cherche-les ailleurs en Algérie, tu ne les trouveras pas. C’est un plat de Mostaganem, et seulement de Mostaganem.
Le vendredi à la zaouïa
Un homme est né en 1869 dans les quartiers pauvres de Mostaganem. Il s’appelait Ahmed al-Alawi. En 1909, à Tijdit, il a fondé une zaouïa, et une confrérie soufie qui a fini par rayonner de Paris à Jakarta, et des gens de tous les pays viennent encore, discrètement, s’asseoir dans sa zaouïa.
Le vendredi, la zaouïa s’anime. L’encens se mêle au thé à la menthe et aux gâteaux au miel. Les fuqara, les pauvres en Dieu, en tunique blanche, répètent leurs invocations jusqu’à ce que le temps s’arrête. Si tu y vas, entre avec respect, ne cherche pas à tout comprendre. Le soufisme se vit avant de se penser, et Mostaganem est un des rares endroits au monde où on peut encore le vivre comme ça.

Mazagran, la colline des mariées
Mazagran, c’est l’ancienne ville fortifiée, sur la colline au sud. Le monde entier connaît le nom sans le savoir : le mazagran, ce café qu’on sert dans un grand verre en France et au Portugal, porte le nom de la bataille qui s’est jouée ici en 1840. Peu de gens savent que le verre vient d’une colline algérienne.
Mais pour nous, Mazagran c’est autre chose. C’est là que les futures mariées montent, dans beaucoup de familles, avant la nuit de noces, pour saluer Sidi Belkacem et recevoir sa bénédiction. Le cortège grimpe la colline entre les prières et les youyous. Ça se fait encore. Pas partout, pas chez tout le monde, mais ça se fait.

La corniche, le matin
Si tu veux voir Mostaganem comme un Mostaganémois, lève-toi tôt. Va sur la corniche quand les pêcheurs de Salamandre remontent leurs filets. La lumière à cette heure-là, personne ne l’a jamais bien photographiée. Après, monte à pied vers Tijdit par les ruelles qui partent du port. Regarde les patios par les portes entrouvertes. Écoute l’accent. Le parler de Mostaganem a des mots espagnols, turcs, français, et un chant que le reste du pays reconnaît tout de suite.
Puis descends à la plage des Sablettes, ou pousse jusqu’au phare du cap Ivi sur la route de Ténès, à vingt-cinq kilomètres, là où la corniche du Dahra devient sauvage. Et si tu passes en été, regarde l’affiche du festival de théâtre amateur : il se tient à Mostaganem depuis 1967, c’est le plus vieux du pays, et c’est ici que Kaki, l’homme qui a inventé le théâtre algérien moderne, a grandi.
Mostaganem se mérite. Elle ne se donne pas au premier venu. Mais à celui qui prend le temps, wallah, elle donne tout.
Pour voir avant d’y aller
Les coins que les guides ne montrent pas, filmés en septembre 2025.
Un portrait de la ville, de la corniche aux hauteurs.
Djelloul, un enfant de Mostaganem qui vit ailleurs, revient filmer sa ville : la mairie, Mostaland, le parc El Arsa, les traces ottomanes, la plage de Salamandre.
Pour aller plus loin
Les sept gardiens, Tijdit et l’inondation de 1927 méritent plus qu’un portrait. On leur a consacré un article : Mostaganem révélée, mystères et trésors du Dahra. Et depuis Mostaganem, Oran est à une heure de route, Tlemcen à trois.
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